Faisons parler les leaders: « Se relever les manches »

Faisons parler les leaders: « Se relever les manches »

Cette semaine, Me Dominique Tardif, de ZSA, s’entretient avec Me Paul Tellier, ex-PDG de Bombardier et de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada …
1. Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier ou une autre profession?
Ce n’était, dans mon cas, presque pas un choix : il était entendu, à toutes fins pratiques, que je deviendrais avocat ! En effet, mon grand-père était juge en chef de la province, alors que mon père et mon oncle étaient, eux aussi, avocats. Sachant qu’il s’agissait d’une excellente formation de base, j’ai donc décidé, sans trop me poser la question, de faire le Barreau pour ensuite décider de ce que je ferais.
J’ai ainsi fait mes débuts au sein d’un cabinet d’une vingtaine d’avocats, où j’ai eu la chance de faire un peu de tout jusqu’à ce que je prenne la décision de retourner aux études. Arrivé à Oxford, quelqu’un d’avisé m’a dit, après m’avoir entendu discuter, que ce n’était pas vraiment le droit qui m’intéressait, mais plutôt la science politique et l’administratif…et il n’avait pas complètement tort !
De retour au pays, j’ai enseigné le droit constitutionnel à l’Université de Montréal. Robert Bourassa enseignait d’ailleurs, à l’époque, de l’autre côté du corridor. J’ignorais à l’époque que je travaillerais à nouveau avec lui des années plus tard, dans un tout autre contexte ! Un an après mes débuts à l’Université, je me suis fait offrir de travailler comme chef de cabinet du ministre fédéral de l’Énergie à Ottawa. J’ai évidemment accepté, tout en conservant ma charge de cours à Montréal pendant encore quelques années. Les années ont passé et… je suis resté à Ottawa pendant 22 ans !
2. De tous vos défis professionnels, quel est le plus grand ou le plus important de votre carrière?
Mon plus grand défi a, sans aucun doute, été de passer du secteur public au secteur privé. Le secteur public est, en soi, évidemment très complexe : tous les débats y sont multidimensionnels. Diriger un ministère implique de traiter avec beaucoup de joueurs et d’accepter qu’il est pratiquement impossible de posséder un dossier à 100%. Par ailleurs, et à titre d’exemple, argumenter le pour et le contre d’une politique nationale sur les garderies ou sur l’avortement n’est évidemment pas quelque chose qui « tient sur une page ».
C’est avec une telle expérience que j’ai donc fait le saut vers le secteur privé, en acceptant le poste de président-directeur général du CN avec pour mandat de le privatiser. Ce ne fut pas un transfert facile. Si j’avais l’avantage de bien connaître l’actionnaire, à savoir le gouvernement, je ne savais pas comment faire fonctionner les trains !
Le défi, pour moi, résidait dans la grande différence entre ces deux univers (public et privé). Il est, en effet, un grand défi que d’être en charge d’une entreprise privée et de devoir « livrer la marchandise » au jour le jour. Le monde des affaires implique d’analyser les chiffres de la semaine, de faire des projections quant aux résultats trimestriels, d’éliminer les déficits et de satisfaire les actionnaires. Les objectifs sont très immédiats, concrets et quantitatifs et les évaluations, nécessairement plus précises par leur nature même que dans le secteur public.
3. Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit? 
Je déplore que, trop souvent, l’image de l’avocat auprès de la population en soit réduite à celle du plaideur. L’accent est mis, d’abord et avant tout, sur ceux qui font carrière en litige, qu’il s’agisse du contentieux civil ou criminel. Or, la profession est bien plus que cela et est très riche: certains sont arbitres internationaux alors que d’autres ont une spécialisation en droit maritime en encore en propriété intellectuelle, pour ne nommer que quelques exemples. A mon avis, la profession ne pourrait que trouver avantage à faire valoir et connaître cette grande diversité qui la compose.
4. La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis? 
Dans l’ensemble, la perception est relativement stable. Il existe bien sûr des critiques faciles à formuler à l’endroit des avocats, notamment quant au fait que les honoraires sont élevés. Et, comme dans tout, il y a de bons et de moins bons professionnels et des gens qui, parfois, « tournent les coins ronds ». Cela dit, cela demeure l’exception et je ne crois pas que la profession soit moins appréciée aujourd’hui qu’avant.
5. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui rêve d’une carrière comme la vôtre? Quelles sont les clés du succès? 
Je crois qu’il est très important de garder l’esprit ouvert et de considérer les différentes opportunités qui se présentent plutôt que de se spécialiser trop tôt, de se fermer des portes et d’avoir des plans de carrière rigides. Il ne sert à rien de tenter de planifier dix ans à l’avance !
Par ailleurs, le droit est à mon sens une formation générale qui aide à structurer la pensée et qui apporte une grande rigueur analytique et intellectuelle. Ce sont là des aptitudes fort utiles dans n’importe quel domaine et qui permettent de passer d’un secteur à l’autre en autant, justement, qu’on demeure ouvert d’esprit. À mon avis, quelqu’un d’intelligent, qui structure bien sa pensée et qui est un bon penseur peut s’attaquer à n’importe quel problème.
Également, et outre le fait d’avoir la préoccupation du travail bien fait, c’est l’éthique au travail et la capacité d’être prêt à travailler et à y mettre tous les efforts nécessaires qui font la différence. Si tu es celui qui entre au bureau le 26 décembre, tu n’y trouveras certainement pas beaucoup de gens, mais tu seras très productif et tu auras du temps de qualité à consacrer à la réflexion !
Il ne faut pas, en d’autres mots, avoir peur de « se relever les manches ». Jusqu’à il y a quelques années, j’ai toujours travaillé six jours par semaine. Jamais le samedi, mais toujours le dimanche ! Quand mon épouse me demandait pourquoi je travaillais « encore », je lui répondais avec le sourire que je ne travaillais pas, mais que je m’amusais ! Lorsque je dirigeais une entreprise, j’appelais donc mes collègues le dimanche matin pour leur dire ce que j’avais fait pendant la semaine et ce que je comptais faire pendant la suivante, et ainsi de suite.
Je suis évidemment très conscient du fait que les choses ont changé aujourd’hui. C’est d’ailleurs un des défis auxquels les grands bureaux, notamment, font face : lorsqu’un couple compte deux personnes sur le marché du travail, l’équilibre est bien sûr plus difficile à maintenir. Il n’empêche qu’en dépit de tous ces changements, la valeur du travail existe toujours.
EN VRAC …
Son dernier bon livre: The New Tsar: The Rise and Reign of Vladimir Putin (Auteur: Steven Lee Myers)
Ses derniers bons films: Carol (réalisateur : Todd Haynes), Brooklyn (réalisateur : John Crowley) et The Hateful Eight (réalisateur : Quentin Tarantino)
Sa chanson fétiche – Imagine (John Lennon)
• Deux dictons qu’il affectionne : Quand tu entres dans un restaurant, il faut que tu te dises que, si tu n’obtiens pas la meilleure table, quelqu’un d’autre l’aura…Alors obtiens-là! (traduction libre d’une phrase de Jack Welch) Et You never want to be the smartest person in the room.
• Son péché mignon – du chocolat noir, le soir, avant de se coucher!
• On le voit souvent casser la croûte au Vago (Avenue Greene).
• Il aimerait visiter … le Bhoutan
• Deux personnages historiques qu’il admire – Winston Churchill et Gandhi.
• S’il n’avait pas eu la carrière qu’il a eue, il aurait aimé être : correspondant étranger pour une grande chaîne d’un important réseau d’information.

Me Paul Tellier a été président-directeur général et administrateur de la société Bombardier Inc. en 2003 et 2004. Avant cela, il a été président-directeur général et administrateur de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN), un poste qu’il a occupé pendant 10 ans.
Du mois d’août 1985 jusqu’à son entrée au CN en 1992, M. Tellier a été greffier du Conseil privé et secrétaire du Cabinet du gouvernement du Canada, le plus haut poste de la fonction publique du Canada. Il a occupé divers postes dans le secteur public dont ceux de sous-ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien de 1979 à 1982, et de sous-ministre de l’Énergie, des Mines et des Ressources de 1982 à 1985.
Il est membre du conseil d’administration des sociétés suivantes: Rio Tinto Plc et Rio Tinto Ltd., GM Canada Ltd., Institut de Recherche en Politiques Publiques (IRPP). Me Tellier est diplômé de l’Université d’Ottawa et de l’Université d’Oxford en Angleterre. Au cours de sa carrière, Me Tellier a reçu les doctorats honorifiques suivants : Université de l’Alberta (Droit, 1996), Université d’Ottawa (2000), Université Saint Mary’s (Commerce, 2001), Université du Nouveau-Brunswick (Sciences, 2001), Université McGill (Droit, 2005). Il a été inscrit au Barreau du Québec en 1963.

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