Les justiciables ont trop souvent l’impression de ne pas en avoir pour leur argent

Les justiciables ont trop souvent l’impression de ne pas en avoir pour leur argent

Cette semaine, Me Dominique Tardif de ZSA s’entretient avec Me Julie Chenette, fondatrice de Chenette, boutique de litige Inc…
1. Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocate plutôt que de choisir un autre métier ou une autre profession?
Je suis née dans un milieu modeste, où l’idée d’être avocate ne faisait pas vraiment « partie du tableau ». Je ne comptais ni avocat ni juge dans mon entourage, et le monde du droit était donc assez distant du mien. Je me destinais, plutôt, à une technique de laboratoire médical.
Un concours de circonstances a cependant fait en sorte que j’ai travaillé, pendant un été, alors que j’étais au Cégep, pour une avocate pratiquant à son compte. Nous faisions la route jusqu’à son bureau ensemble et parlions beaucoup: c’était une femme passionnée et passionnante. C’est en travaillant dans ses dossiers que je me suis dit que le droit était pour moi. Lorsque j’en ai parlé à ma mère, elle m’a dit qu’il était grand temps que je m’en aperçoive! Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne m’en avait pas parlé avant, elle m’a répondu avec le sourire que j’aurais probablement couru dans le sens inverse, en ce cas!
Je me suis donc inscrite en droit et m’y suis sentie comme « un poisson dans l’eau ». J’avais toujours eu un côté analytique et l’aspect argumentatif et théâtral du litige m’interpellait. Quatrième enfant de la famille, j’ai été la première à obtenir un baccalauréat.
2. Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?
Mon plus grand défi fut de fonder mon propre cabinet, après une vingtaine d’années de pratique. J’avais été stagiaire, avocate puis associée chez McCarthy, et les choses allaient très bien pour moi. J’avais accès à bien des opportunités, je siégeais sur des comités, etc. Bref, les choses s’étaient déroulées assez facilement pour moi.
Or, j’avais le goût d’être « décisionnelle », et j’en ai conclu que de lancer mon propre cabinet était la meilleure façon pour moi – et la plus rapide – d’être avocate et gestionnaire en même temps.
Je suis donc partie avec un seul dossier en main. J’étais habituée à tous les services, des services informatiques jusqu’à la gestion des comptes de téléphone, et je n’avais pas vraiment cultivé mon propre nom jusque-là, ayant plutôt épousé le branding et la marque de mon cabinet pendant toutes ces années.
Cela prenait donc une bonne dose de confiance! Heureusement, tout s’est bien déroulé et des clients m’ont fait confiance. Les choses n’ont par la suite été qu’en s’améliorant, tout en me permettant de respecter le plan d’affaires que j’avais élaboré, à savoir d’offrir dans des zones d’expertise des services « personnalités » de façon efficace et à un prix juste, en respectant la qualité de travail à laquelle on s’attend dans les grands cabinets, et tout ça en ayant du plaisir! Dix ans plus tard, je suis très heureuse de constater que nous comptons maintenant six avocats!
3. Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous à la pratique du droit?
Si j’avais une baguette magique, je rendrais tout le système judiciaire technologique: dépôt des documents électroniquement, paiement des droits, salles de cour permettant à tous d’avoir son ordinateur portable et de présenter du matériel numérisé sur un écran, etc. Si nous n’avions plus besoin d’attendre pour « faire monter les dossiers », si les appels du rôle se faisaient par vidéoconférence, si nous pouvions éliminer certains frais d’huissiers, etc., nous pourrions sauver beaucoup d’argent aux contribuables. Beaucoup de choses avant procès pourraient se faire de cette façon, à l’exception évidemment de certaines, comme des requêtes contestées, où notre présence est évidemment requise. Pour moi, facturer quelques heures pour attendre son tour à la cour ne fait, tout simplement, pas beaucoup de sens…!
4. La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis?
Je crois qu’il faut distinguer le monde des moyennes et grandes entreprises, où les services juridiques font partie des dépenses courantes, de celui des justiciables qui n’ont souvent recours à des services juridiques qu’une ou deux fois dans leur vie.
Sur ce dernier point, je crois que la perception a changé en ce que les gens ont trop souvent l’impression de « ne pas en avoir pour leur argent ». La confiance s’est, en quelque sorte, effritée. En effet, les gens ne perçoivent pas toujours l’utilité, voire la nécessité, des services d’un avocat. À mon avis, cette perception est en partie due au fait que les avocats ne donnent pas toujours des services égaux à la valeur ajoutée recherchée par leurs clients.
Il est pourtant nécessaire de bien faire comprendre les choses au client. Avec l’internet, tout le monde est capable de chercher de l’information… bien que l’information trouvée ne soit pas toujours la bonne. Certains clients arrivent même parfois avec leur recherche partielle : l’information est devenue accessible, ce qui n’est certainement pas une mauvaise chose. Par conséquence, le défi des avocats est de démontrer la valeur ajoutée d’un service juridique.
5. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière et voulant un jour avoir son propre cabinet d’avocats, comme vous?
Il faut avoir « l’estomac solidement accroché! » (rire). Il faut aussi avoir la capacité d’ajuster son train de vie à ses revenus, plutôt que l’inverse. À cela s’ajoute la nécessité d’être compétent: on ne « vend » plus le nom de quelqu’un d’autre mais bien le sien. Il est nécessaire d’avoir un plan d’affaires et de définir ce qu’on veut offrir à sa clientèle, d’identifier les choses qu’on ne veut plus faire comme on les a vu être faites auparavant, etc.
Être à l’écoute des clients est aussi quelque chose de très important. Nous avons, en tant qu’avocats, tendance à être paternaliste et à vouloir enseigner notre science aux autres. Pourtant, tout doit commencer avec les besoins du client et ses objectifs, avant d’aborder le problème juridique lui-même. Si on amène le client à définir son objectif, on n’a jamais de problème avec le service rendu par la suite et on évite au surplus de creuser une question de droit qui ne permettrait pas de rencontrer l’objectif en question.
Enfin, tous les clients méritent d’être bien servis, gros ou petits!
· Le dernier bon livre qu’elle a lu : Le cas Malaussène (auteur : Daniel Pennac).
· Le dernier bon film qu’elle a vu: Arrival (réalisateur : Denis Villeneuve)
· Son expression ou diction préféré : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », une expression qui illustre qu’il faut savoir conjuguer la prise de risques avec le pardon des erreurs.
· Son péché mignon : Les desserts!
· Restaurant préféré : Pizzeria Geppetto (rue Notre-Dame Ouest, Montréal), parce que ça veut dire que c’est vendredi!
· Pays que vous aimeriez visiter : Les Îles Galápagos.
· Le personnage historique qu’elle admire le plus est… Gandhi, comme il a fait de grandes choses pacifiquement.
· Si elle n’était pas avocate, elle serait…retraitée!!!

Me Julie Chenette a fondé Chenette, boutique de litige Inc. après avoir pratiqué pendant près de 20 ans comme avocate puis comme associée au sein du groupe du litige, des recours collectifs et de la responsabilité professionnelle chez McCarthy Tétrault à Montréal.
Elle est amenée à plaider régulièrement devant les tribunaux civils, les tribunaux administratifs et les conseils de discipline des ordres professionnels du Québec dans des causes impliquant plusieurs parties et experts. Outre la plaidoirie, la pratique de Me Chenette englobe également l’assistance aux professionnels qui font face à un processus disciplinaire. De même, elle conseille des dirigeants d’entreprises ayant besoin d’avis juridiques personnels indépendants de ceux de l’entreprise, par exemple dans des cas de congédiement.
Me Chenette pratique aussi en matière de diffamation et d’atteinte à la liberté de la presse. Elle œuvre aussi en matière de recours collectif et en droit administratif. Elle est cotée BV® (cote « excellente ») dans le Martindale-Hubbell Peer Review Ratings®. Elle a obtenu son baccalauréat en droit de l’Université de Montréal en 1986 et été admise au Barreau du Québec en 1987.

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