Faisons parler les leaders – Jocelyn Auger

Faisons parler les leaders – Jocelyn Auger

Après un faux départ en actuariat, il découvre le droit grâce à sa copine de l’époque. Une réorientation réussie pour le vice-président des affaires juridiques d’Enerkem, Jocelyn Auger, que Dominique Tardif questionne cette semaine.

Me Jocelyn Auger chapeaute les affaires juridiques de l’entreprise Enerkem qu’il a rejoint en 2008.

Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier/profession?
Comme bien des gens, le droit a été pour moi un peu comme un accident de parcours! Au cégep, je me destinais plutôt à une carrière en mathématiques ou en sciences. Après un faux départ en actuariat, là où tous les orienteurs de l’époque envoyaient les étudiants ayant de l’intérêt ou des aptitudes pour les mathématiques, j’ai décidé de me réorienter vers autre chose.
Étant plutôt attristé par ce que je percevais comme un échec, je me suis tourné vers le droit, car cela me semblait une matière «réconfortante ». En effet, ma copine d’alors débutait ses études en droit et c’est en feuilletant ses livres et en découvrant un système que je trouvais élégamment organisé, car fermé et auto-suffisant, qu’il m’a semblé à tort ou à raison que le secret serait donc de lire tous les livres en sachant que quelque part les réponses s’y trouveraient. En cela, le droit me paraissait bien différent de l’actuariat! (Rires)

Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière?
Mon plus grand défi professionnel a été de prendre la décision de quitter un bon emploi, des collègues que j’aimais et un bureau qui avait le vent dans les  voiles pour me joindre à Enerkem, un « start-up » qui ne comptait à l’époque que 25 personnes. Je laissais mon travail d’associé et une belle petite business derrière, pour tenter l’aventure et devenir le premier conseiller juridique (et à l’époque le seul) de la compagnie.
Par la suite, le défi a été de faire la transition entre le rôle d’avocat de pratique privée, où la mesure du succès tient en grande partie au fait de donner la « bonne réponse en droit » à tes clients, vers une réalité où l’on se doit de réaligner le tir, de développer d’autres aptitudes, car cette bonne réponse, de laquelle nous sommes si fiers! – n’a souvent que peu de valeur aux yeux de nos collègues. En entreprise, en fonction du rôle que l’on est appelé à jouer, il faut développer son leadership, son sens du compromis et sa capacité à prendre des décisions, plutôt que de s’en tenir aux recommandations. Il faut aussi développer son sens de l’exécution et son efficacité: ta rémunération n’est malheureusement plus directement proportionnelle au temps que tu mets pour faire ton travail, et tes collègues t’adoreront au contraire pour le fait que tu sais faire les choses simplement, le plus rapidement possible et dans un langage qu’ils comprennent.

Quels sont selon vous les changements à anticiper au cours des années à venir quant à l’exercice de la profession?
Je répondrais à cette question en faisant observer que le monde des affaires m’apparaît de plus en plus réglementé, et qu’il est donc de plus en plus complexe, lourd et coûteux de faire de la business. Tu ne peux pas mettre un pied dehors sans risquer de violer une règle quelque part! Il devient donc très compliqué de prendre des décisions éclairées, tant il y a de choses différentes à prendre en considération. Certains diront que c’est un contexte intéressant pour les avocats, mais j’avoue personnellement préférer jouer un rôle dans le déploiement d’une stratégie d’affaires que comme gardien de la conformité juridique et règlementaire, et être une source de revenus plutôt qu’un centre de coûts.

La perception du public envers la profession et les avocats en général est-elle plus positive, égale ou moins positive qu’elle ne l’était lors de vos débuts en pratique? Et pourquoi, à votre avis?
À mon avis, les choses n’ont pas vraiment changé. Le gros problème de la profession, quant à la perception qu’en a le public, c’est que les avocats ne sauvent pas de vies! (Rires). Il faudrait changer cela pour améliorer les choses!
Cela dit, je crois que cette perception généralement négative tient à la complexité sans cesse croissante de l’environnement juridique de nos sociétés. Même dans un soi-disant contexte de règlementation, la quantité de règles augmente sans cesse. Cette inflation règlementaire contribue sans doute au sentiment d’incompréhension et  au fait que, dans l’esprit du public, il n’est pas clair à qui tout cela profite, sinon (évidemment) aux avocats! Ce n’est dans le fond pas si différent que ce qui se passe entre le public et le monde de la finance ces jours-ci : on assiste à une désaffection du public envers l’ « expert », celui qui est supposé savoir ce qu’il fait. Heureusement, personne n’accuse encore les avocats d’avoir créé la crise économique que nous traversons présentement!

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un débutant sa carrière? Comment fait-on pour réussir comme avocat d’entreprise, et peut-être même envisager devenir chef des affaires juridiques aussi rapidement que vous?
Je crois qu’il faut tout d’abord bien comprendre une chose, à savoir qu’à part les avocats, le droit n’intéresse personne, ou presque! Cela n’est pas aussi triste qu’il n’y semble et ne veut surtout pas dire que ces études longues et coûteuses auront été faites en vain. En fait, cela signifie seulement que les gens se préoccuperont souvent moins de ce que vous avez à dire que de pourquoi et comment vous le dites.
Le problème des « experts », une qualité qui sied bien souvent aux avocats, est qu’ils oublient parfois de trouver une solution qui fait du sens pour le client, et non seulement du sens pour l’expert lui-même. Nous prenons parfois du plaisir à produire des mémos précis sur des points de droit donnés; des mémos qui donneraient une excellente note à l’université… mais qui dans les faits, n’ont que peu d’importance pratique pour nos clients. Il faut s’interroger sur la véritable motivation du client, sur ce qu’il s’apprête à faire – et non pas lui réciter le contenu d’une cause récente de la Cour Suprême. Il ne faut donc pas présumer que de partager son « grand savoir » est utile, ni que ça intéresse notre interlocuteur. Le point positif est que la créativité que cet effort requiert deviendra assurément votre plus grande richesse, à une époque où tout peut-être « outsourcé », sauf, justement, la créativité.

En vrac…
• Ce qu’il lit actuellement: «Fooled by Randomness: The Hidden Role of Chance in the Markets and in Life» Auteur : Nassim Nicholas Taleb
• Dernier bon film qu’il a vu: «Biutiful» Réalisateur : Alejandro González
• Son restaurant préféré: Portus Calle (boulevard Saint-Laurent)
• Là où il aime aller: En Espagne,  en Italie et en France pour y faire de la bicyclette!
• S’il n’était pas avocat, il serait… probablement philosophe de café!

Bio
Me Jocelyn Auger compte plus de dix années d’expérience dans le domaine des affaires et de la pratique du droit. Il est Vice-président, Affaires juridiques chez Enerkem depuis octobre 2008.
Avant de se joindre à l’équipe d’Enerkem, Me Auger a été associé au sein de l’un des cabinets de services juridiques ayant connu la plus forte croissance au Canada. Il a agi à titre de coprésident du groupe de pratique Affaires et technologies et a été responsable des technologies de l’information. Au cours de ses années en tant qu’avocat commercialiste, Me Auger a acquis une importante expérience dans l’exécution et la gestion des activités entourant la concession de licences, l’établissement de coentreprises, le financement d’entreprises, les fusions et acquisitions et autres transactions commerciales.
Me Auger est diplômé de l’Université de Sherbrooke, ainsi que de l’Académie européenne de théorie en droit (Bruxelles, Belgique). Il est également membre du Barreau du Québec et de la Licensing Executive Society (LES).


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