Faisons parler les leaders – Yves Fortier

Faisons parler les leaders – Yves Fortier

Cette semaine, Dominique Tardif rencontre un expert reconnu de l’arbitrage international, Me Yves Fortier. L’avocat revient sur son parcours professionnel hors du commun qui l’a conduit jusqu’au Conseil de Sécurité de l’ONU !

Président émérite du cabinet Ogilvy Renault, Me Yves Fortier est reconnu comme un des meilleurs arbitres au monde.

Pourquoi avez-vous, à l’origine, décidé d’être avocat plutôt que de choisir un autre métier ou une autre profession?
J’ai fait mon cours classique au Collège Sainte-Marie, où se tenait avant la fin de l’année une cérémonie qu’on appelait la ‘prise des rubans’. Chaque étudiant paradait devant les jésuites du Collège et les élèves et choisissait un ruban : le blanc pour la prêtrise, le rouge pour la médecine, le vert pour l’ingénierie et le bleu pour le droit. Non seulement le bleu a toujours été ma couleur favorite, mais il y avait longtemps que je pensais que ma profession serait le droit, un peu comme une vocation. A l’époque, je voulais devenir avocat pour plaider. Je n’ai surpris ni les pères jésuites, ni mes amis dans mon choix!

Quel est le plus grand défi professionnel auquel vous avez fait face au cours de votre carrière ?

Il s’agit sans doute de mon mandat comme ambassadeur du Canada aux Nations Unies, pendant lequel j’ai eu le privilège de représenter le Canada au Conseil de sécurité. La première décision à laquelle j’ai pris part est survenue lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït. Durant plusieurs mois, les résolutions du Conseil, qui faisaient l’objet de débats et de votes, étaient mon menu quotidien. Les auteurs de la Charte de l’ONU ayant prévu en 1945 que les décisions seraient prises à l’unanimité, j’ai donc vécu de défis en défis pendant ces deux années, sans par ailleurs être témoin d’un seul veto.
J’ai aussi assisté à l’époque à la chute du mur de Berlin et à la désintégration de l’empire soviétique. La terre tremblait littéralement presqu’à tous les jours, une nouvelle rivalisant chaque fois en importance avec celle de la veille.

Et le droit vous a été utile, dans ces fonctions ?

Les us et coutumes de la profession d’avocat m’ont effectivement été fort utiles. Mon expérience de plaideur m’a beaucoup servi quand j’ai pris part aux débats. N’ayant jamais occupé de telles fonctions avant, je redoutais un peu, au départ, l’expérience; je me suis cependant aperçu, après un certain temps, que j’étais ‘comme un poisson dans l’eau’. Un diplôme d’avocat peut certainement être utile aux jeunes qui veulent s’orienter vers la diplomatie.

Que pensez-vous de la perception du public envers la profession et les avocats en général ?

Il est indéniable de dire que l’avocat de la société d’aujourd’hui a mauvaise presse. Nous sommes je crois ‘sous la barre’ des politiciens en la matière, malheureusement. Et ce n’est évidemment pas seulement la faute des médias ! – c’est la nôtre aussi.
On entend parfois que ‘les seuls qui se complaisent dans les litiges d’importance sont les avocats’. Rappelons-nous cependant qu’ils ne font pas cela de leur propre chef, mais parce que leurs clients ont des demandes et orientent aussi la stratégie. Beaucoup d’efforts sont maintenant faits pour présenter une meilleure image de l’avocat; je suis d’avis qu’il est important de ‘donner un éclairage’ qui ne soit pas que centré sur l’argent. Le taux horaire peut évidemment faire sourciller des gens. Mais il faut aussi se rappeler que, comme le journaliste et le médecin, l’avocat a le droit d’être rémunéré de par les services qu’il rend non seulement à ses clients mais aussi à la société.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui rêve d’une carrière comme la vôtre, qui souhaite être arbitre ou avoir le rayonnement international que vous avez ?

Je me souviens d’une réunion de famille du jour de l’an, où nous étions plus de vingt petits-enfants. Les oncles et tantes souhaitaient à chacun ‘une bonne année’ et ‘du succès dans tes études’….mais pas à moi, à qui on disait : ‘on ne te le souhaitera pas, parce que tu réussis déjà!’ Et ça me blessait, parce que si je réussissais, c’était bien parce que je travaillais.
Le succès ne vient pas seulement naturellement : il faut travailler. Le fait d’être au bon endroit au bon moment aide aussi, évidemment.
Cela dit, ne devient pas arbitre quiconque le décide. Il faut ‘avoir des cheveux blancs, ou ne pas en avoir!’, dit-il en riant. L’avocat doit d’abord faire ses devoirs, avoir le sens des priorités, être patient et conseiller ses clients dans ses dossiers.
Son dernier conseil : “Mens sana in corpore sano”. A preuve, il fait de la raquette et du ski de fond. Et quand il fait un bon coup au tennis et que son fils (l’adversaire) lui dit qu’il “est chanceux”, il lui réplique que “quand on est bon, on est chanceux”… parce que c’est en travaillant qu’on fait sa chance!

En vrac…

• Un bon livre qu’il a lu récemment : « A Journey » (L’autobiographie de Tony Blair)
• Il a aimé les films : « The King’s Speech » (Réalisateur : Tom Hooper) et, sur une autre note, « Barney’s Version » (Réalisateur : Richard J. Lewis)
• Son restaurant préféré : Il Cortile (rue Sherbrooke, près du Musée des Beaux Arts)
• Autour du monde : Il voyage beaucoup, et aime Singapour, Paris, Londres, Genève et Francfort.  Il affectionne aussi une petite ligne de croisière italienne qui lui fait connaître de magnifiques endroits, notamment sur la mer Noire et la mer Baltique.
• S’il n’avait pas été avocat, il aurait aimé être… un grand explorateur à l’époque des Samuel de Champlain de ce monde!

Bio
Me Fortier a agi à titre de président du tribunal ou d’arbitre nommé par les parties à plus d’une centaine de reprises, tant aux fins de tribunaux d’arbitrage ad hoc qu’aux fins de tribunaux constitués sous l’égide de divers organismes d’arbitrage, notamment la Cour internationale d’arbitrage de la Chambre de commerce internationale (Paris), la Cour d’arbitrage international de Londres (LCIA), la Cour d’arbitrage international de Hong Kong (HKIAC), le Centre d’arbitrage international de Singapour (SIAC), la Commission d’arbitrage commercial et économique international de Chine (CIETAC), l’American Arbitration Association, le Tribunal arbitral du sport, la Chambre de commerce de Zurich, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), le Centre canadien d’arbitrage commercial, le British Columbia International Commercial Arbitration Centre et l’ADR Chambers International Panel. De 1984 à 1989, Me Fortier a été membre de la Cour Permanente d’Arbitrage de La Haye.
De juillet 1988 à janvier 1992, Me Fortier a occupé le poste d’ambassadeur et représentant permanent du Canada auprès des Nations Unies, à New York. Dans le cadre de son mandat aux Nations Unies, Me Fortier a été le délégué principal du Canada pendant les 43e, 44e, 45e et 46e sessions de l’Assemblée générale des Nations Unies. En septembre 1990, il a été élu vice-président de la 45e Assemblée générale. De janvier 1989 à décembre 1990, Me Fortier a été le représentant du Canada auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies. En 1989, il a été élu président du Conseil.
Me Fortier a plaidé des causes importantes devant les tribunaux de toutes les compétences au Canada de même que devant des tribunaux d’arbitrage nationaux et internationaux.


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